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L’Europe en crise : nouvelle Guerre de Trente Ans ? [3/4] | Fragments actuels

L’Europe en crise : nouvelle Guerre de Trente Ans ? [3/4]

Troisième volet des réflexions menées par Bernard Wicht – Privat-docent à l’Université de Lausanne et spécialiste de questions stratégiques – sur les grands courants à l’oeuvre dans le cadre de la crise majeure que traverse actuellement l’Europe.

Suite à une discussion sur le sujet, Bernard Wicht m’a aimablement accordé l’autorisation de publier sur « Fragments actuels » ses analyses de la situation actuelle. Je l’en remercie vivement.

Par Bernard Wicht
Privat-docent à l’Université de Lausanne, spécialiste de questions stratégiques

Mes commentaires précédents sur la crise de la zone Euro portaient d’abord sur les risques immédiats qu’encouraient la Suisse (I) dans ce contexte et, ensuite, sur le possible lien de cause à effet entre crise économique et crise militaire (II). Aujourd’hui, j’aimerais élargir un peu le champ de l’analyse afin d’envisager les perspectives qui se dégagent pour l’avenir : car, au-delà des problèmes qu’elle crée et des noirs desseins pouvant en découler, une crise majeure comme celle-ci donne l’opportunité à l’observateur de se faire une idée des grands courants à l’oeuvre actuellement – Jürgen Habermas parle, certes dans une optique un peu différente, mais néanmoins de « rupture profonde ».

Dans ce sens, la crise de la zone Euro est sans doute le chant du cygne de la Modernité occidentale, l’Union européenne (UE) représentant l’ultime avatar de la construction étatique moderne avec sa bureaucratie supra-étatique et son centralisme à l’échelle continentale. Et, dans l’immédiat, la crise devrait encore renforcer ce centralisme bureaucratique ; la Commission s’est fait donner le mandat (certes, temporairement limité) d’un contrôle économique des Etats membres et, de facto, un droit de regard dans la politique budgétaire des Etats membres. Ceci signifie un renforcement considérable du pouvoir supra-étatique de l’UE. Mais, paradoxalement, ce renforcement représente probablement l’épilogue de l’histoire de l’Etat moderne, le dernier acte d’une pièce qui s’est jouée pendant environ 500 ans, le dernier coup d’éclat d’une institution sur le déclin. Comment cela s’explique-t-il ?

Le déclin de l’Occident ? … ou sa renaissance ?

… plutôt sa renaissance (à long terme) si l’on adhère à la thèse du changement macro-historique d’outil de production (le troisième en cinq mille ans) : selon cette thèse, l’avènement de la société de l’information constitue ce changement d’outil de production conduisant à l’effacement progressif de la société industrielle (au même titre que cette dernière avait supplanté la société agraire à la jointure du Moyen Age et des Temps Modernes). S’il y a déclin, ce serait donc plutôt celui de la société industrielle avec ses structures pyramidales et ses organisations hiérarchiques, en priorité l’Etat moderne comme forme dominante d’organisation politique. Par conséquent, si la crise de la zone Euro représente le chant du cygne de la Modernité occidentale, ce n’est pas tant l’Occident qui est en cause mais bien les formes d’organisation héritées de l’ère industrielle ; le dernier acte de centralisation de l’UE doit être compris dans ce sens.

S’il y a renaissance, c’est parce que l’émergence d’un nouvel outil de production (qui plus est basé sur l’intelligence) constitue une nouvelle étape de développement de l’histoire de l’humanité (et non un déclin). Alors, tout va bien ?

Là aussi, la réponse est sans doute négative. Le passage d’un outil de production à un autre, la transformation de la chenille en papillon, n’est généralement pas un processus pacifique et consensuel. De manière schématique, on peut ainsi dire que le pouvoir en place représente habituellement l’ancien outil de production (l’Etat moderne dans le cas présent) et les nouvelles forces de production doivent secouer le joug des anciennes structures ; tout ceci est hautement conflictuel ! Pour mémoire, la Guerre de Trente Ans (nous y revoilà) est emblématique de ce type de conflit « nettoyant » les anciennes structures (féodales en l’occurrence) et « accouchant » du nouvel ordre institutionnel (le système westphalien). A cet égard, rappelons que la Guerre de Trente Ans autorise, d’une part, la diffusion à l’échelle de l’Europe des instruments de crédit en raison de l’abondance de l’or et de l’argent et, d’autre part, le renforcement du pouvoir étatique dorénavant en mesure de mâter toute révolte sur son territoire.

Il est frappant de relever en outre que cette image d’un conflit long et chaotique (sur laquelle je reviens sans cesse) correspond à la période de transition hégémonique que nous vivons en ce moment, à savoir la lente fin du cycle étatsunien. Le capitalisme financier (qui s’est installé depuis la fin du XXe siècle = mondialisation) marque généralement la fin d’un cycle hégémonique et l’annonce d’un suivant. Dans le cas présent cependant, aucune nouvelle puissance à l’horizon n’est en mesure de remplacer les USA. Certes la Chine est envisageable, mais rien à comparer avec la puissance militaire US. Or, en principe, le challenger doit pouvoir soutenir la comparaison dans ce domaine en particulier. Les historiens spécialistes des cycles (Arrighi, Wallerstein et consort) sont d’accord pour constater le déclin américain, mais demeurent tous perplexes sur la puissance qui pourrait succéder aux USA. A cet égard, il est intéressant de signaler comment Arrighi décrit une période de transition hégémonique : conflits sociaux + chaos systémique aggravé encore par ce qu’il appelle la « tyrannie des petites décisions », c’est-à-dire le fait que dans une telle période chaque Etat se préoccupe de ses intérêts nationaux sans esprit de coopération !

Alors maintenant, si on additionne chaos systémique et changement macro-historique d’outil de production, on pourrait effectivement déboucher sur une période de vacance hégémonique prolongée. Dans ces circonstances, l’Europe subissant d’abord un « décentrage » avec le chant du cygne du projet moderne, pourrait ensuite vivre un « recentrage » (= renaissance) une fois les anciennes structures hiérarchiques suffisamment nettoyées pour permettre l’éclosion de la société de l’information (suite à la nouvelle Guerre de Trente Ans). L’Europe a suffisamment de matière grise et d’esprit d’initiative pour relever le défi de la société de l’information ; ce qui bloque actuellement ce sont précisément les anciennes institutions sociales et politiques de l’ère industrielle. Mais pourquoi pas la Chine ?

Historiquement, il semble que l’Europe réagisse à un changement de civilisation par des guerres et des révoltes, certes très douloureuses, mais qui permettent aux nouvelles structures de se mettre en place. Il semble en revanche que la Chine cherche plutôt à étouffer ces tensions par le recours à un pouvoir très fort (empire) qui évite l’éclatement, mais empêche l’éclosion des nouvelles structures.

Cinq grandes tendances

En résumé, dans l’optique de la longue durée historique, on peut tenter de dégager les tendances suivantes à la lumière de la crise actuelle :

1) un changement macro-historique d’outil de production avec l’émergence de la société de l’information succédant à la société industrielle ;

2) la crise de la zone Euro comme chant du cygne du projet moderne (structures hiérarchiques, etc.), lui-même expression de la société industrielle ;

3) une période de vacance hégémonique avec une situation de chaos systémique prolongé, en lien avec le changement macro-historique susmentionné ;

4) une nouvelle Guerre de Trente Ans pour la liquidation de la société industrielle et l’ « accouchement » de la société de l’information ;

5) un décentrage-recentrage de l’Europe conduisant, à terme, à une forme de renaissance.

Un dernier point qui n’apparaît pas dans les réflexions ci-dessus, est celui de la « vitesse » à laquelle cette évolution pourrait se dérouler. Le passage de la société féodale-agraire à la société moderne-industrielle a pris au moins deux siècles. Aujourd’hui, si transformation il y a, combien de temps faudra-t-il ? Il est tentant d’avancer l’hypothèse d’une accélération de l’histoire (parfaitement en adéquation avec les paramètres de la société de l’information) : ce qui a pris 200 ans pourrait n’en prendre que 20 !

Bernard Wicht
Privat-docent, Institut d’études politiques et internationales, UNIL


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Posté par le 9 juin 2010. inséré dans A la Une, Analyses, Guerre & Paix. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez répondre ou laisser un trackback à cet article
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