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L’Europe en crise : nouvelle Guerre de Trente Ans ? [2/4] | Fragments actuels

L’Europe en crise : nouvelle Guerre de Trente Ans ? [2/4]

Deuxième volet des réflexions menées par Bernard Wicht – Privat-docent à l’Université de Lausanne et spécialiste de questions stratégiques – autour du lien conjoncturel qui pourrait exister entre la méga-crise financière que traverse actuellement l’Union européenne et un hypothétique conflit en Europe, en l’occurrence comment un conflit serait-il susceptible d’apporter une contribution majeure à la résorption du marasme actuel ?

Suite à une discussion sur le sujet, Bernard Wicht m’a aimablement accordé l’autorisation de publier sur « Fragments actuels » ses analyses de la situation actuelle. Je l’en remercie vivement.

Le premier article ayant abordé la question d’une méthode radicale qui permettrait de sortir l’Europe du bourbier financier dans lequel elle tente de surnager, ce second volet fonde l’hypothèse de travail de Bernard Wicht selon laquelle c’est la faculté de « résorption de la crise » offerte par le conflit qui constituerait le lien de cause à effet mentionné en introduction.

Par Bernard Wicht
Privat-docent à l’Université de Lausanne, spécialiste de questions stratégiques

Si l’on reprend la division tripartite du temps historique proposée par Fernand Braudel (événementiel / conjoncturel / structurel), alors il faut considérer que crise économique et crise militaire sont en interaction non pas au niveau événementiel mais conjoncturel, c’est-à-dire à un niveau échappant généralement à notre observation immédiate. En effet, aussi bien l’actualité internationale que notre vie quotidienne se déroulent (du moins le pensons-nous) au gré de la chronologie des événements (campagne électorale, crise boursière, éruption volcanique, débat sur la burqa, etc.) : c’est cet environnement « habituel » qui conditionne nos observations, nos pronostics et, en définitive, notre jugement des choses. Or Braudel nous rappelle que les événements ne sont que poussière et ne prennent sens que lorsqu’on les replace dans les rythmes de la longue durée et les cycles de la conjoncture. Nous y voilà !

Le lien entre crise économique et crise militaire, s’il apparaît régulièrement dans l’histoire des Temps Modernes, ne fait cependant pas l’objet d’une théorie claire et précise. Il y a controverse : si on considère généralement que guerre et économie sont liées (surplus nécessaire à nourrir le conflit), il n’existe pas en revanche d’explications précises mettant en lumière la relation de cause à effet entre crise économique et militaire. Pourtant l’histoire des Temps Modernes semble dire que ce lien existe : la crise économique de la fin du XVIIIe s. (celle de la première révolution industrielle) trouve sa résolution dans les guerres napoléoniennes ; la grande Dépression de la fin du XIXe s. trouve la sienne dans la Première Guerre mondiale ; enfin la crise de 1929 débouche sur 1939. Les historiens marxistes en ont d’ailleurs fait leur dogme : pour eux toute évolution du capitalisme est porteuse de guerre.

Certes comparaison n’est pas raison. Toutefois cet éclairage du passé récent tend à indiquer qu’au niveau conjoncturel (donc difficilement détectable à nos yeux), le lien entre crise économique et militaire s’explique notamment parce que la guerre permet de « liquider » les déséquilibres en tout genre provoqués par la crise économique, et redonner ainsi une nouvelle stabilité à l’économie-monde (pour reprendre la formule de Braudel). Dans cette perspective conjoncturelle, les événements ne joueraient pas de rôle déterminant ; ils seraient des révélateurs, ou au plus des déclencheurs. On peut donc avancer provisoirement qu’à l’échelle conjoncturelle, c’est la faculté de « résorption de la crise » offerte par le conflit qui constituerait le lien de cause à effet susmentionné. En l’état et faute de mieux, ceci nous servira d’hypothèse de travail.

Si l’on adapte maintenant cette grille d’analyse extrêmement rudimentaire à la situation actuelle de l’Union européenne (UE) et de la zone Euro, il faut donc se demander en priorité, non pas quel pourrait être l’événement déclencheur, mais bel et bien quel pourrait être en l’occurrence le lien conjoncturel entre la méga-crise financière actuelle et un hypothétique conflit en Europe ? Comment un conflit serait-il susceptible d’apporter une contribution majeure à la résorption du marasme actuel ? Car l’Europe n’est plus à l’âge industriel ; il ne suffit plus de relancer la production (pour couvrir les besoins militaires générés par le conflit) pour résorber la situation. La crise actuelle est avant tout financière et c’est la finance globale qui doit pouvoir trouver son exutoire. Quel est-il ?

En Europe, la place financière qui donne le ton n’est pas tant Wall Street que la City de Londres en lien avec les paradis fiscaux des îles anglo-normandes et des îles Caïman. C’est d’ailleurs dans ces paradis fiscaux que l’on a déposé tous les produits financiers infectés (subprimes etc.) suite au sauvetage de plusieurs grandes banques européennes (dont UBS). On est donc en droit de conjecturer que c’est la place financière londonienne qui a besoin de se résorber du point de vue conjoncturel.

A partir de là, comment un conflit peut-il contribuer à cette résorption ? Autrement dit, comment un conflit peut-il amorcer la pompe de la finance globale (basée à Londres) dans les conditions actuelles, à savoir non la relance de la production industrielle mais la réactivation des flux financiers ? A nouveau le modèle de la Guerre de Trente Ans offre une clef de lecture intéressante : le financement d’importants contingents de mercenaires. Délire d’historien… ?! Regardons la chose d’un peu plus près.

La place financière londonienne (je dis bien la place financière, et non le gouvernement) a une longue tradition d’emploi de sociétés militaires privées (SMP) pour « faciliter » ses opérations à travers le monde. C’est d’ailleurs une des raisons du succès des SMP anglaises dans la déstabilisation de l’ex-Zaïre face au fiasco des mercenaires engagés par le Quai d’Orsay. Aujourd’hui la plupart de ces SMP londoniennes sont en sommeil, attendant que l’on fasse appel à leurs services ; cette situation s’explique parce que ces SMP font généralement partie d’une ou plusieurs holdings rassemblant des sociétés commerciales actives dans divers secteurs apparemment sans lien les uns avec les autres : transport aérien, exploitation minière, placement financier, chaîne hôtelière, etc. Cette structuration en holding offre une flexibilité et une souplesse commerciale très intéressante : les services d’une SMP n’ont ainsi pas besoin d’être rémunérés en cash mais peuvent l’être sous forme de prestations accordées à une des autres sociétés membres du holding concerné. (p. ex. la Grèce pourtant à court de numéraire pourrait engager ainsi de nombreux contractors en proposant en paiement la mise à disposition des infrastructures touristiques de certaines de ses îles).

Pour revenir au lien crise économique-crise militaire, il suffit pour amorcer la pompe, dans notre cas de figure, qu’apparaisse une demande suffisante de contractors pour différentes tâches de sécurité, de rétablissement de l’ordre et de la paix au niveau européen. Souvenons-nous l’impressionnant « appel d’air » créé dans ce domaine par la guerre en Irak : près de 60’000 contractors engagés en l’espace de quelques mois générant des contrats pour plusieurs centaines de milliards de US $. Imaginons ce qu’un tel scénario pourrait produire non plus à l’échelle d’un seul pays mais d’un continent ! Il y là largement de quoi relancer la finance londonienne, et le vivier de contractors existe en particulier si l’on inclut les bassins de recrutement de la Russie, de l’Ukraine, de la Bielorussie et de la Serbie.

A ce stade intervient l’événementiel, c‘est-à-dire les révélateurs et les éventuels déclencheurs.

La déstabilisation de l’UE pourrait entraîner des troubles graves, voire un chaos généralisé et prolongé, en particulier si la manne prévue (100 miards Euro) atterrit dans les poches d’une partie de la classe politique plutôt que dans celles des Etats concernés. Hypothèse parfaitement plausible dans le cas grec où il faut rappeler que l’UE dans les années 80 a payé deux fois la construction du métro d’Athènes (le premier versement ayant mystérieusement disparu). Les trois Etats (Grèce, Portugal, Espagne) en difficulté sont de jeunes démocraties sorties récemment de la dictature militaire. Quid d’un retour « aux anciennes méthodes » en cas de désordres prolongés ? Le Traité de Lisbonne prévoit la possibilité pour l’UE d’intervenir dans un Etat membre en cas de risque d’effondrement de celui-ci ; un état-major et une troupe d’intervention (pour le moment sans doute sous la seule forme d’effectifs potentiellement disponibles) ont été créés à cet effet. Par ailleurs, quelle serait la réaction de la Turquie si la Grèce déclarait l’état d’urgence ; rappelons qu’un complot militaire vient d’être éventé en Turquie. Enfin, les gouvernements actuels sous couvert de propos rassurants et solidaires, font preuve d’aucune pitié. A titre d’exemple, en 2008 le Premier Ministre Gordon Brown prend appui sur un décret anti-terroriste pour geler les actifs de la Landsbanki islandaise et contraindre l’Islande à rembourser ses dettes. Ceci confirme au passage que Londres est prête à employer n’importe quel procédé pour rentrer dans ses frais. De leur côté les populations françaises et allemandes accepteront-elles de nouveaux sacrifices financiers au nom de la solidarité européenne (avec un salaire moyen à 1’200 euros pour les personnes bénéficiant d’une formation supérieure, la question est loin d’être académique) ?

Face à ce possible effet domino, à ces éventuelles réactions en chaîne, il importe de garder à l’esprit que nos sociétés sont devenues très complexes, et que les sociétés complexes sont fragiles, que les sociétés fragiles sont instables et que les sociétés instables sont imprévisibles ! Or dans une réflexion prospective telle que celle-ci, le facteur le plus difficile à évaluer reste le temps. Si ces pronostics devaient malheureusement se réaliser… dans quel délai : 6 mois, 1 an, 5 an ?

Bernard Wicht
Privat-docent, Institut d’études politiques et internationales, UNIL


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Posté par le 2 juin 2010. inséré dans A la Une, Analyses, Guerre & Paix. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez répondre ou laisser un trackback à cet article
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