L’Europe en crise : nouvelle Guerre de Trente Ans ? [4/4]
Après un premier article qui discutait d’une méthode radicale pour sortir l’Europe du bourbier financier dans lequel elle tente de surnager et des risques immédiats qu’encourrait la Suisse dans ce contexte, un second qui visait à fonder son hypothèse de travail sur le lien de cause à effet pouvant exister entre crise économique et crise militaire, et un troisème qui a tenté de dégager des perspectives d’avenir en essayant de cerner les grands courants à l’oeuvre actuellement, Bernard Wicht traite dans ce quatrième volet de ses réflexions – après un rappel des destins des villes de Magdebourg et de Hambourg durant la Guerre de Trente Ans – du type de guerre qui pourrait émerger dans une Europe en crise et en butte à un affaiblissement général de l’autorité de l’Etat.
Privat-docent à l’Université de Lausanne, spécialiste de questions stratégiques
Magdebourg ou Hambourg ?
Deux villes ayant vécu un destin totalement différent au cours de la Guerre de Trente Ans : la première sera mise à sac et sa population largement décimée, la seconde échappera à toute conquête et bénéficiera pendant cette période d’un véritable essor économique.
Pourquoi comparer ces deux villes ? Si nous pensons que la crise actuelle pourrait déboucher sur une ou des guerres de type « Guerre de Trente Ans », il importe alors de se demander quelles formes pourraient prendre les combats et quelles sont les chances de succès. C’est pourquoi nous opposons Magdebourg et Hambourg ; un anéantissement désastreux d’un côté, une stratégie conduisant à la sauvegarde de l’autre.
Le sac de Magdebourg est suffisamment connu pour ne pas y revenir. En revanche, les raisons du succès de Hambourg sont moins connues.
Hambourg, le « safe haven »
Le grand port hanséatique fait un gros effort de fortification : une ceinture bastionnée – richement dotée en artillerie – entoure la ville, englobant en outre un terrain non encore construit qui permettra l’expansion urbaine en cours de conflit. A cela s’ajoute un important contingent de milice bougeoise bien équipé, renforcé par une troupe professionnelle soldée par la ville elle-même. Les armées de Tilly n’oseront pas s’y attaquer et se contenteront du paiement d’une rançon en échange de l’abandon du siège.
Pendant toutes ces années, Hambourg deviendra en quelque sorte un « safe haven » ; le terrain non construit à l’intérieur des fortifications permettra une forte expansion de la population et assurera ainsi l’essor économique de la ville. Le contraste est frappant, alors que Magdebourg disparaît presque de la carte, Hambourg connaît un développement sans précédent dans son histoire. Il y a donc bel et bien des leçons à tirer du sort de ces deux villes.
« Une nouvelle Guerre de Trente Ans – si tel devait malheureusement être le cas – ne se déroulerait sans doute pas selon les canons de la Deuxième Guerre mondiale ou de la Guerre froide. »
En effet, il y a plutôt lieu de penser – étant donnée la faiblesse actuelle des armées conventionnelles et le développement inversement proportionnel d’une violence anarchique faite de brigandages et de règlements de compte – à des formes plus moyenâgeuses de conflits : rezzous criminels et rapines de grande envergure, bandes et gangs terrorisant les populations. A cet égard, il faut s’imaginer – à grande échelle – des opérations de vol et de brigandage telles que celles commises ces derniers temps, en Suisse, par les bandes de la banlieue lyonnaise. La violence de ces actions et leur rapidité d’exécution pourraient décupler en cas d’affaiblissement général de l’autorité de l’Etat en Europe : on pourrait assister ainsi aux retour des « routiers », à l’instar de ceux qui ravagèrent les campagnes entre le XIIe et le XVe siècle.
Rappelons également dans ce sens, les chevauchées du Prince Noir (1355) pendant la Guerre de Cent ans ou encore l’expédition des Gugler (1375) dans le Seeland. Dans un cas comme dans l’autre, il ne s’agissait pas de conquérir des territoires, mais de les dévaster pour s’enrichir et appauvrir l’adversaire.
En conséquence, la physionomie du champ de bataille risque d’être fort différente de celle que l’Europe a connu au XXe siècle : peu de fronts, pas de barrages antichars sur la frontière, pas de défense nationale au sens de l’armée 61, mais des raids éclair à travers le pays progressant par les grandes pénétrantes que sont les autoroutes et les autres voies de communication rapide – tout ceci se déroulant dans le climat « pseudo-normal » d’une activité sociale et économique presque régulière.
Alors, la meilleure réponse à ces menaces semblerait être « hambourgeoise » : les villes et les gros villages se protégeant eux-mêmes de ces attaques en barrant les entrées par des check-points, en mettant sur pied des patrouilles avec les pompiers et quelques citoyens volontaires, en installant un système de surveillance 24/24 permettant d’alerter rapidement les forces de police en cas de besoin. Une sorte de « défense territoriale NG (non gouvernementale) » adaptée au Nouveau Moyen Age.
Un délire survivaliste ?
Certains le penseront et s’y opposeront sans doute pour cette raison et pour toutes celles conduisant aujourd’hui une partie de l’opinion publique à prendre systématiquement le parti des criminels, comme le montre les réactions et les manifestations suite à l’intervention policière contre les bandes de la banlieue lyonnaise. C’est probablement là le point le plus problématique : organiser la protection d’une ville ou d’un village contre des bandes de pilleurs ne pose pas de difficulté insurmontable, en convaincre tous les habitants du bien fondé représente, dans le climat actuel, un véritable défi et la source potentielle d’un échec.
Les bourgeois de Magdebourg étaient depuis longtemps en opposition et en désaccord profond avec le Conseil de la ville, cette dissension interne a probablement joué un rôle important dans l’affaiblissement de la volonté de résistance de la cité !
Dans l’histoire, la question de la nécessité de résister apparaît régulièrement, en particulier lors de sièges : « Ne vaut-il pas mieux s’accommoder d’une occupation plutôt que d’encourir le risque de graves destructions matérielles ? » Il faut cependant se souvenir que le genre de menaces évoquées ici est sans merci lorsqu’on ne s’y oppose pas fermement, tandis qu’une résistance résolue (même peu nombreuse et mal équipée) suffit habituellement à dissuader l’agresseur, le but de ce dernier étant de s’enrichir facilement et non de conduire une bataille rangée qui pourrait s’avérer coûteuse.
A titre d’exemple, un château défendu, en tout et pour tout, par trois chevaliers suffit à bloquer la chevauchée du Prince Noir. De même, si les Gugler s’avèrent capables de rançonner les habitations isolées, ils se montrent incapables d’enlever les petits bourgs défendus ; ceci conduisant d’ailleurs au final à la déroute de l’expédition.
« Ce type de guerre ne répond plus aux principes de la stratégie moderne : la cible des opérations devient la population. »
En effet, il ne s’agit pas d’anéantir l’armée adverse, ni de démanteler son système de commandement et de contrôle, ni comme on l’a dit précédemment de conquérir ou d’annexer des territoires. Ce type de guerre ne poursuit plus d’objectif politique ; il développe en revanche sa propre économie basée sur la dévastation et la prédation sauvage des groupes en lutte (pillages, rançons, brigandages). C’est la population qui devient la cible des opérations et, par conséquent, c’est la substance de celle-ci qu’il faut protéger en priorité. Comment ?
A ce sujet, une étude des conflits prémodernes (de la fin du Moyen Age à la Guerre de Trente Ans) laisse ressortir deux préoccupations fondamentales : la « protection » et le « harcèlement ».
Par protection, on entend tout lieu fortifié propre à le défense, de l’enceinte d’un cimetière aux grottes et souterrains refuges.
Le harcèlement, quant à lui, s’effectue à partir de ces réduits et vise, dans la plupart des cas, les campements des routiers et leurs convois de ravitaillement, voire la dévastation du territoire adverse afin de faire cesser les incursions. Ce dernier procédé s’avère souvent très efficace et joue un rôle dissuasif important.
De ces brefs enseignements, on peut déjà dégager les trois principes suivants :
1) organiser un double fond (au sens de la défense territoriale NG mentionnée plus haut, c’est-à-dire des « catacombes » étanches) ;
2) harceler l’adversaire à partir de ces « catacombes » (fonctionnant comme des réduits et des sanctuaires de guérilla) ;
3) ravager le territoire adverse en riposte aux incursions.
- Bernard Wicht
En lien(s) sur le présent blog :
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