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L’Europe en crise : leçons à tirer du cas de la Rhodésie [2/2] | Fragments actuels

L’Europe en crise : leçons à tirer du cas de la Rhodésie [2/2]

Deuxième volet de la chronique de Bernard Wicht publiée le 29 juillet 2010 sous le titre « L’Europe en crise : leçons à tirer du cas de la Rhodésie [1/2] ».

Après avoir tiré des leçons générales du cas de la guerre vécue par la Rhodésie entre 1966 et 1980 – à savoir : définir les intérêts vitaux du pays dans le contexte européen actuel, et la manière concrète de les défendre ; envisager comment frapper de manière opérative l’adversaire sur son territoire ; préparer et organiser les moyens existants pour réaliser ces objectifs, Bernard Wicht aborde maintenant concrètement le cas de la Suisse.

Par Bernard Wicht
Privat-docent à l’Université de Lausanne, spécialiste de questions stratégiques

Concrètement, de quoi s’agit-il en ce qui concerne la Suisse ?

C’est là que le stratège et le militaire doivent céder la place à l’historien et au sociologue. Car, les intérêts vitaux de notre pays ne figurent dans aucun document officiel, ni dans la Constitution fédérale, ni dans les dispositions sur la diplomatie et l’armée, ni dans les différents Rapports du Conseil fédéral sur la politique étrangère et de sécurité, ou sur la sécurité intérieure. Tous ces textes parlent bien du maintien des « conditions d’existence », mais sans en préciser le contenu.

La classe politique, de son côté, a une vision très disparate et très controversée de ces conditions d’existence : du « Réduit national » pour la droite conservatrice au réchauffement climatique pour la gauche post-nationale, en passant par des visions de défense européenne commune et de coopération militaire multilatérale pour les partis du centre.

C’est pourquoi, il convient de convoquer le regard de l’historien et du sociologue pour tenter d’esquisser les contours de ce que pourraient être les intérêts vitaux du pays, dans une Europe en voie de déliquescence.

Du point de vue historique et sociologique, la Suisse est, d’une part, un marché (voies commerciales, place financière, etc.) et, d’autre part, la gardienne des principaux passages alpins entre les bassins industriels du nord et du sud de l’Europe.

« Ce sont ces deux éléments – marché et passages alpins – qui alternativement ou combinés l’un à l’autre ont été les facteurs fondant la posture stratégique de la Suisse au cours des différentes crises de son histoire : des Guerres de Bourgogne à la Deuxième Guerre mondiale. »

Pendant les Guerres de Bourgogne, ce sont les voies commerciales du Plateau (les routes reliant les bassins économiques de l’Allemagne de Sud aux foires de Genève et de Lyon et passant par Strasbourg, Bâle, Berne, Fribourg et Soleure) qui constituent l’enjeu stratégique de la lutte.

C’est pour maintenir ouvertes ces voies de communication et en conserver le contrôle que les bourgeois de Berne, Fribourg et Soleure vont se mobiliser et rechercher le soutien du roi de France. Car, le Duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, avec son projet de nouvelle Lotharingie et l’alliance avec la Savoie menaçait d’étouffer ces voies commerciales ; les possessions du Duc s’étalant notamment de la Franche-Comté au Piémont permettaient de boucler le débouché genevois des routes venant d’Allemagne du Sud. Les bourgeois de l’époque l’avait parfaitement compris : la fermeture de ces voies signifiait l’asphyxie rapide de la petite Confédération.

En 39-45, ce sont les passages alpins nors-sud qui se révèlent déterminants, non pas pour les Suisses cette fois mais pour les puissances de l’Axe (l’Allemagne au nord et l’Italie au sud). La Suisse va petit à petit apprendre à en jouer, combinant cette carte avec l’atout de la place financière. Cette dernière devient peu à peu nécessaire à l’Allemagne nazie pour lui permettre de convertir en francs or ses Reichsmarks sans valeur sur le marché international (suite à la crise de 1929). Habileté stratégique supérieure (effet non véritablement conçu mais néanmoins obtenu), la Suisse transforme ainsi son adversaire en partenaire… Sun Tzu au Rütli !

Comment interpréter ces éléments dans le cadre actuel ?

En simplifiant quelque peu, il est possible de dire que la Suisse représente à l’heure actuelle le dernier pays producteur de richesses en Europe occidentale ; l’afflux de plusieurs centaines de milliers de demandeurs d’emploi allemands, français et autres ces dernières années en témoigne amplement.

Dans le contexte actuel, c’est donc la dimension « marché » de la Suisse qui apparaît déterminante ; c’est cette dimension qu’il faut protéger en priorité pour en garantir le fonctionnement régulier, au même titre que la Rhodésie cherchait à défendre les zone tribales et les centres névralgiques du pays. En Suisse, si le marché n’est plus en mesure de fonctionner normalement, le pays entier risque l’effondrement et, partant, le chaos généralisé.

Il ne s’agit pas de dire que la Suisse est devenue une super-puissance économique dont l’UE dépendrait pour son fonctionnement. Notre pays constitue néanmoins une force économique et commerciale largement supérieure à sa taille géographique et démographique : c’est ce qui est déterminant vis-à-vis de l’Europe contemporaine et de ses problèmes structurels. Il s’agit donc de protéger le marché et en déterminer les territoires clefs de son fonctionnement, comme par exemple les centres-villes, les autoroutes, les chemins de fer, les gares et les aéroports, les infrastructures électriques et, bien évidemment, les secteurs d’habitation où réside la population faisant fonctionner ce marché.

Protéger les secteurs d’habitation où réside la population

Notons à cet égard qu’à Rio de Janeiro et à Sao Paolo où la criminalité est devenue pandémique, on privilégie de plus en plus l’hélicoptère pour se déplacer en ville, celui-ci garantissant une plus grande sécurité que les autres formes de transport urbain terrestre jamais à l’abri d’une attaque.

De même en Irlande du Nord, pendant le conflit entre l’IRA et l’armée britannique, dans certains endroits les accès au centre-ville étaient sécurisés de la même façon que le sont actuellement les aéroports (portiques, fouilles, etc.).

A Los Angeles, suite aux différentes émeutes urbaines, les grands immeubles commerciaux se sont transformés en véritables forteresses capables de verrouiller toutes les entrées avec des grilles et des portes blindées (le film « Piège de cristal » en fournit une bonne illustration). On rejoint donc la technique des maisons fortes des villes médiévales italiennes (San Giminiano et autres) : pas d’accès au rez-de-chaussée, mais uniquement par le premier étage au moyen d’un escalier que l’on peut remonter en cas de nécessité, une petite tour de guet venant souvent compléter ce dispositif.

La tactique rhodésienne de « défense territoriale » destinée à protéger les fermes et autres habitations isolées mérite également d’être relevée : les maisons sont systématiquement entourées d’un réseau de barbelés suffisamment distant pour empêcher le jet de grenades à l’intérieur des habitations, les habitants sont armés et équipés d’une radio, ils doivent pouvoir résister à leurs agresseurs le temps nécessaire à l’intervention d’une petite force de réaction rapide (QRF) en charge du secteur.
L’intervention de cette QRF s’effectue soit par la route, soit par les airs. De plus, afin de faciliter et d’accélérer son déploiement, la QRF installe préalablement des petits dépôts de matériel et de munitions, soigneusement camouflés, à proximité des lieux à protéger.

Frapper l’ennemi sur son territoire ?

Il faut aussi s’interroger sur la façon de frapper (au niveau opératif) l’ennemi sur son territoire : des gangs de banlieues n’ont pas les mêmes vulnérabilités qu’une guérilla, leur objectifs sont également différents. Là aussi, la connaissance de l’adversaire dépend avant tout de la sociologie (non plus politique mais comportementale) :
– quels sont les centres de gravité d’un gang ?
– où convient-il de le frapper pour provoquer son effondrement systémique ?

Il est probable que l’élément décisif ne soit pas tant les infrastructures que les forces morales : toucher l’honneur du chef, briser la confiance entre les membres et avec les autres gangs. Il est probable également qu’un gang ne parvenant plus à protéger sa clientèle (au sens mafieux du terme) perd rapidement sa crédibilité.

Ici aussi le cinéma se révèle un outil didactique précieux : le scénario du film « Punisher » met en évidence cette méthode de déstabiliser puis de défaire un clan mafieux par une action concentrique des marges vers le centre, en obtenant d’abord les renseignements clefs via un « client » maltraité, en séparant ensuite le clan de ses commanditaires, puis en instillant la méfiance entre le chef et ses principaux lieutenants. Scénario certes très hollywoodien, mais permettant néanmoins de se faire une certaine idée des vulnérabilités de telles organisations.

Et, last but not least, il faut se souvenir que ces gangs se situent généralement sur le territoire d’un autre Etat et qu’il est par conséquent impossible d’envisager une intervention militaire « ouverte »…

Bernard Wicht
Privat-docent, Institut d’études politiques et internationales, UNIL

Références & hyperliens
Ph. MARGUERAT : La Suisse face au IIIe Reich : Réduit national et dissuasion économique, 1940-1945, Lausanne, éditions 24 Heures, 1991
N. MORARD, L’heure de la puissance (1394-1536), in Nouvelle Histoire de la Suisse et des Suisses, I, Lausanne, Payot, 1982, p. 199ss.
J. M. SCHAUFELBUEHL, La France et la Suisse ou la force du petit : évasion fiscale, relations commerciales et financières (1940-1954), Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2009 (Mission historique de la Banque de France).


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Posté par le 30 juil 2010. inséré dans A la Une, Analyses, Guerre & Paix. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez répondre ou laisser un trackback à cet article
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