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L’Europe en crise : leçons à tirer du cas de la Rhodésie [1/2] | Fragments actuels

L’Europe en crise : leçons à tirer du cas de la Rhodésie [1/2]

Dans ce nouveau volet de ses réflexions tissées autour de l’hypothèse de voir, dans une Europe plongée dans une profonde crise financière et en butte à un affaiblissement général de l’autorité de l’Etat, réapparaître un climat de violences assimilables à celles qui ont caractérisé la Guerre de Trente Ans (1618 – 1648), Bernard Wicht nous entraîne aujourd’hui du côté de la Rhodésie des années 60 et 70. Il entend s’appuyer sur le cas rhodésien pour mettre en lumière quelques principes stratégiques propres à juguler une détérioration de la situation sécuritaire, en l’occurrence à maintenir, voire à rétablir l’autorité de la loi au sein d’une Suisse, ou de tout autre Etat européen, pouvant se retrouver dans une situation similaire.

D’ailleurs, au regard des violences urbaines qui secouent la France depuis la mi-juillet, les départements de l’Isère – notamment le quartier de la Villeneuve de Grenoble – et du Loir-et-Cher, les présentes réflexions de Bernard Wicht tiennent plus de la chronique d’actualité …que du catastrophisme. Le gouvernement français ne parle-t-il pas déjà de « véritable guerre à livrer aux trafiquants et aux délinquants » [1] ?

L’analyse de Bernard Wicht étant relativement longue, j’ai opté pour une publication en deux parties : la première ce jeudi 29 juillet 2010 ; la seconde vendredi 30 juillet 2010.

Mise en garde importante pour la bonne compréhension du propos de Bernard Wicht : comme il le précise lui-même à un moment dans son texte, la mise en lumière de « la stratégie d’ensemble mise en place (tardivement) par le gouvernement ségrégationniste de Rhodésie » ne doit pas être comprise comme une « apologie des régimes racistes ou d’apartheid et de leur prétendue supériorité sur les autres Etats africains ». Il s’agit pour Bernard Wicht uniquement « d’examiner une attitude stratégique et d’en tirer des leçons pour l’époque actuelle ».

Par Bernard Wicht
Privat-docent à l’Université de Lausanne, spécialiste de questions stratégiques

Dans ma précédente chronique, j’abordais les deux cas opposés de Hambourg et de Magdebourg : la première ayant résisté et vécu un essor décisif au cours de la Guerre de Trente ans, la seconde l’exact contraire. J’essaye aujourd’hui de poursuivre la réflexion sur le sujet en m’inspirant de la guerre vécue par la Rhodésie entre 1966 et 1980.

« La comparaison avec la Rhodésie paraîtra sans doute surprenante au premier abord : quelle similitude y a-t-il entre cet ancien Etat ségrégationniste africain et une possible dégradation de la situation en Europe ? »

On a dit qu’un affaiblissement général de l’autorité de l’Etat en Europe occidentale, voire un effondrement de celui-ci dans le cadre de la crise actuelle, pourrait entraîner un retour des « routiers » tels que ceux que l’Europe médiévale a connu, c’est-à-dire des bandes mi-guerrières mi-criminelles comme les gangs des banlieues des grandes villes européennes. Ces gangs pourraient ainsi rançonner et dévaster nos régions, non pas à la manière des armées régulières et conventionnelles mais comme des rezzieurs cherchant le pillage et le butin plutôt que l’invasion et l’occupation militaires.

C’est dans ce sens que l’exemple rhodésien s’avère intéressant : un pays menacé sur ses frontières par des bandes armées venant semer le chaos et la désolation sur son sol. Suite à la décolonisation en effet, la Rhodésie se trouve entourée d’Etats accueillant avec bienveillance les mouvements de guérilla à l’intérieur de leurs frontières et leur fournissant l’appui nécessaire pour leurs actions sur le territoire rhodésien.

Mutatis mutandis, c’est un peu la situation que pourrait vivre une Suisse au milieu de pays incapables de contrôler les bandes criminelles installées chez eux ; on pense ici notamment aux gangs des banlieues des villes françaises frontalières (Lyon, Grenoble, Annemasse, Mulhouse, Strasbourg). Une dégradation de la situation économique et financière en Europe pourrait conduire à une importante diminution des dépenses étatiques dans le domaine de la sécurité (certaines villes américaines ont déjà dû renoncer à leurs services de police pour cette raison). On risquerait alors d’assister, en corollaire, à une recrudescence exponentielle des bandes armées.

La Suisse pourrait ainsi se retrouver, en quelque sorte, dans la situation de la Rhodésie, « assiégée » et rançonnée par les gangs résidant à ses frontières. Cette situation pourrait encore être aggravée par une forte immigration de populations fuyant le marasme économique régnant dans l’UE (signalons à ce propos que dans certains cercles scolaires du Portugal, 60% des enfants souffrent déjà de malnutrition et que dans ces mêmes zones les supermarchés ne vendent plus de viande depuis un an [2]).

On comprend dès lors pourquoi, dans ce contexte, l’exemple de la Rhodésie devient porteur de leçons : un îlot battu par les vents et la tempête (la décolonisation chaotique de l’Afrique australe dans le cas de la Rhodésie, l’effondrement de l’UE dans celui de la Suisse). Or une analyse attentive du cas rhodésien montre que la situation n’était pas sans issue mais que, finalement, la stratégie d’ensemble a été définie trop tard. Bien pensée mais tardive, cette stratégie ne permet donc plus d’endiguer une dégradation déjà très avancée ayant atteint les oeuvres vives du pays. Ceci explique tout l’intérêt de cette étude du cas rhodésien.

Le cas de la Rhodésie entre 1966 et 1980

Face aux incursions des bandes de guérilleros s’attaquant aux populations (fermiers, villages isolés, etc.), les forces rhodésiennes commencent par répondre au coup par coup, certes avec succès mais à un niveau exclusivement tactique (poursuite et destruction des bandes armées, protection des fermes et des villages). L’armée rhodésienne définit des fronts en fonction des zones frontières les plus menacées, prolonge les périodes de services des réservistes afin d’accroître les effectifs disponibles, mais ni le gouvernement ni l’état-major ne définissent de stratégie d’ensemble.

Cette dernière ne verra le jour qu’en 1979 – plus d’une décennie après le début du conflit ! – alors que l’armée est déjà à la limite de ses capacités opérationnelles, que le territoire et les populations ont déjà subi des dommages considérables et que l’économie du pays est durement touchée par toutes ces années de guerre, de destruction et de privation. On peut donc logiquement supposer qu’une stratégie d’ensemble définie plus tôt aurait permis de mieux dégager les intérêts vitaux du pays afin de les protéger sur le long terme et de garantir la survie de l’Etat. Car, si la politique ségrégationniste de la Rhodésie était en complète opposition avec les valeurs nouvelles et avec le Zeitgeist [a] de la décolonisation, on peut avancer néanmoins qu’elle aurait pu survivre, se maintenir et prospérer au milieu d’Etats structurellement faibles et qui ne tarderont pas ensuite à se désintégrer.

« Il ne s’agit pas ici de faire une quelconque apologie des régimes racistes ou d’apartheid et de leur prétendue supériorité sur les autres Etats africains. Il s’agit seulement d’examiner une attitude stratégique et d’en tirer les leçons pour l’époque actuelle. »

Quelle était donc la stratégie d’ensemble mise en place (tardivement) par le gouvernement ségrégationniste de Rhodésie ?

La stratégie rhodésienne s’énonce en quatre points :

1) protection des zones sensibles : mines, grandes exploitations agricoles, usines, dépôts de carburant, ponts, chemins de fer et autres voies de communication importantes ;

2) interdiction de l’accès aux territoires d’importance stratégique – les terres tribales : intégration d’auxiliaires dans ces zones afin, d’une part de rétablir l’administration civile, et d’autre part de casser les liens entre la guérilla et les populations ;

3) contrôle accru des frontières en vue d’interdire les incursions ennemies ;

4) raids en profondeur dans les pays voisins : dans le but de détruire la chaîne de commandement, les bases et la logistique de la guérilla, de bloquer l’arrivée de renforts et de parasiter les mouvements par le minage, les embuscades et les attaques aériennes.

Deux préoccupations cardinales

Par rapport à la situation actuelle, on peut relever deux préoccupations essentielles dans cette stratégie :

1) la volonté de protéger les intérêts vitaux de la Rhodésie : les centres névralgiques permettant au pays de fonctionner, et les « territoires qui comptent » (ceux sur lesquels l’Etat rhodésien veut maintenir son contrôle et son influence). Notons au passage qu’on retrouve ici une application du jeu de go, « se constituer un territoire stratégique plutôt qu’anéantir l’adversaire » ;

2) la volonté de frapper l’adversaire chez lui, non pas simplement en le poursuivant suite à ses incursions, mais en cherchant à détruire son infrastructure et sa chaîne de commandement. Il y a là un objectif opératif : non plus seulement remporter la bataillle (niveau tactique) ou plus généralement gagner la guerre (niveau stratégique), mais s’attaquer au plan et au système de l’adversaire en le privant de son espace de manoeuvre (ses sanctuaires) et de sa capacité de fonctionner (commandement, logistique, communication), voire de son soutien diplomatico-politique en détruisant certaines infrastuctures vitales des Etats voisins.

A noter enfin que cette stratégie ne s’appuie pas sur des investissements décuplés en matériel et en technologie (qui auraient sans doute provoqué l’effondrement immédiat des finances publiques), mais sur la qualité des troupes et de l’instruction, ainsi que sur l’excellence de la coordination interarme en dépit de matériels souvent rustiques (C-47 Dakota pour le transport aérien, avions Cessna et hélicoptères légers pour l’appui au sol).

Quelles leçons générales pour aujourd’hui ?

Qu’est-ce que tout cela signifie pour la Suisse ou pour tout autre pays européens qui pourrait se trouver dans une situation similaire ?

Il importe de :

1) définir les intérêts vitaux du pays dans le contexte européen actuel, et la manière concrète de les défendre ;

2) envisager comment frapper de manière opérative l’adversaire sur son territoire ;

3) préparer et organiser les moyens existants pour réaliser ces objectifs.

Tout ceci demeure cependant bien général et abstrait et figure d’ores et déjà dans la plupart des doctrines militaires occidentales depuis l’époque de la Guerre froide.

Bernard Wicht
Privat-docent, Institut d’études politiques et internationales, UNIL

Note(s)
[a] Le Zeitgeist est un terme allemand signifiant « l’esprit du temps », utilisé notamment dans la philosophie de l’histoire. Il a été théorisé par Hegel puis par Heidegger. Il dénote le climat intellectuel ou culturel d’une époque.

Références & hyperliens
[1] Dépêche AFP : Après les violences de Grenoble, Sarkozy nomme un nouveau préfet en Isère | France24.com, 21 juillet 2010
[2] A. HENRIQUES, Portugal : au bord de la plage, la misère (trad.), in Courrier International, n° 1026, 1-7 juillet 2010, p. 51
F. ORTOLLAND, La guerre en Rhodésie (1966-1980), in Champs de bataille, n° 34, juin-juillet 2010, p. 14ss.


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Posté par le 29 juil 2010. inséré dans A la Une, Analyses, Guerre & Paix. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez répondre ou laisser un trackback à cet article
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